CLUB DES ORNITHOLOGUES
DE L'OUTAOUAIS
Les oiseaux et leurs habitats à coeur depuis 1978.     (Photos: A. Cloutier, F. Morand)
Club des ornithologues de l'Outaouais
Excursions et récits

Voyage ornithologique au Venezuela (première partie)
par
Anne Artigau
Jean-Pierre Artigau
Sylvie Bouchard
Gilbert Dupuis

        En février et mars 2001, Anne Artigau, Gilbert Dupuis, Jean-Pierre Artigau et Sylvie Bouchard se sont offert rien de moins qu'un voyage ornithologique au Venezuela! Les quatre veinards, qui trouvaient que le printemps n'arrivait pas assez vite, avaient entendu dire que ce magnifique pays avait une saison sèche (et chaude) et une saison humide (et chaude), ce qui leur paraissait de toute façon plus amusant qu'une fin d'hiver dans l'Outaouais. Bien que Gilbert craigne plus la chaleur que le froid, les trois autres l'ont convaincu d'aller visiter la région côtière de la partie nord du pays, à environ cent cinquante kilomètres à l'ouest de Caracas.

La géographie du Venezuela
        Le Venezuela est situé tout au nord de l'Amérique du Sud. Il est bordé par la Colombie à l'ouest, la mer des Caraïbes au nord, le Guyana à l'est et le Brésil au sud. Le pays s'étend sur près de 1400 km d'est en ouest, du delta de l'Orénoque à la cordillère de Perijá, et sur environ 1000 km du nord au sud, de l'île de Margarita aux sources de l'Orénoque près de la frontière brésilienne. Le climat chaud et le relief accentué créent des habitats variés où vivent plus de 1300 espèces d'oiseaux (certains diront 1400). Un vrai paradis pour les « birders »!

        On peut diviser le pays en trois grandes régions où l'altitude contribue encore à la variété de l'avifaune. Le Nord comprend une zone littorale sèche peuplée de plantes xérophytes, quelques chaînes de montagnes (les Andes et deux chaînes côtières), le bassin du lac Maracaibo ainsi que les îles de la mer des Caraïbes dont la plus connue des touristes est Margarita. Le Centre comprend les Llanos, une zone de savanes dont l'altitude est inférieure à 200 m, le delta de l'Orénoque (territoire de Delta Amacuro), immense région dominée par des canaux couverts de mangroves. Entre les Llanos et ce delta s'étend une forêt pluviale luxuriante qui est inondée périodiquement. Le Sud, la plus grande région, est surtout caractérisé par une forêt dans les basses terres (c'est déjà un avant-goût de la forêt amazonienne qui commence aux sources de l'Orénoque et se termine en Argentine!). À partir de 1000 m, on trouve des savanes herbeuses dont la plus célèbre est la Gran Sabana. Cette région est aussi connue pour ses tepuis, montagnes plates bordées de falaises; leur superficie varie de 4 à 700 km2. Dans ces îlots, dont l'altitude va de 1600 à 2400 m, on trouve une richesse endémique exceptionnelle (y compris chez les oiseaux). C'est dans ce secteur qu'on peut visiter la chute Angel (Salto Angel).

        Le relief crée également de grandes variations. Selon l'altitude, on trouve quatre zones de végétation distinctes (life zones définies par Chapman en 1917). La zone tropicale est située entre le niveau de la mer et une altitude de 1400 à 1700 m environ. Elle englobe 90 % du Venezuela et est certes la plus diversifiée. La zone subtropicale, qui va de 1400 - 1700 m à 2300 - 2600 m, se trouve surtout dans les Andes, les chaînes côtières nordiques et les tepuis du Sud. La zone tempérée (2300 - 2600 m à 2900 - 3500 m) représente en quelque sorte une zone de transition entre la forêt humide et le páramo. On y trouve beaucoup de mousses et d'épiphytes. Le páramo, qui commence à 2900 ou 3500 m est une zone typique de l'Amérique du Sud. Elle s'étend de la ligne des arbres aux neiges éternelles.

        Le groupe a donc décidé d'explorer le Nord du pays pour découvrir les richesses ornithologiques des trois sites suivants : le parc Henri-Pittier, la zone de conservation de Palmichal et le parc de Morrocoy.

Région du parc national Henri-Pittier, Puerto Colombia
        Henri-Pittier est le premier parc national à avoir été créé au Venezuela (1937); il abrite 520 espèces d'oiseaux, ce qui suffirait à combler l'observateur le plus exigeant. Le parc chevauche la cordillère de la Côte qui s'étend d'est en ouest le long de la mer des Caraïbes et qui, à cet endroit, peut atteindre 2436 m. (Et n'allez pas confondre la cordillera de la Costa avec la cordillère des Andes qui, dans sa partie vénézuélienne, est deux fois plus haute!) En altitude, les nuages provenant de la mer des Caraïbes créent en permanence un climat frais et humide, ce qui permet l'existence de la forêt « ombrophile » très dense qu'on trouve tout le long de cette chaîne de montagnes. Lorsqu'on descend vers le nord ou vers le sud, on traverse des milieux de plus en plus secs et de plus en plus soumis à l'alternance entre la saison humide et la saison sèche. Au bord de la mer, on trouve un milieu extrêmement sec caractérisé par la présence de nombreux cactus et plantes épineuses.

        En ce 23 février, Gilbert et Sylvie ont donc prévu de loger à l'auberge Alemania du petit village côtier de Puerto Colombia, où les Artigau viendront les rejoindre dans quelques jours. À elle seule, l'unique route qui permet de traverser la cordillère pour accéder à Puerto Colombia ne laisse personne indifférent. Par endroits, l'autobus bariolé, dont l'intérieur est généreusement décoré, parvient à peine à passer entre une paroi tapissée de fougères et un gouffre dont on ne cherche même pas à voir le fond.

NOTA : Les autobus du Venezuela semblent avoir comme équipement standard d'énormes hauts-parleurs d'où sort une musique qui couvre les bruits de la mécanique, ce qui peut être moins inquiétant pour les touristes peu habitués aux normes de conduite du pays.
En contrebas, presque à la verticale, on aperçoit parfois un autre tronçon de la route où on devine qu'il faudra repasser après avoir fait une immense boucle. Le tout se déroule en pleine jungle, dans un décor grandiose où l'observateur averti ne tardera pas à reconnaître la silhouette de l'Urubu à tête rouge! On comprend maintenant pourquoi certains conducteurs font leur signe de croix avant de prendre le volant.

        Arrivés à destination et à peine remis du trajet, nos voyageurs s'aperçoivent que c'est la longue fin de semaine du carnaval, ce qu'ils n'avaient certainement pas prévu! Les rues et la plage, habituellement si calmes, sont bondées de jeunes gens venus camper et faire la fête. De plus, cette année, le string est très en vogue chez les jeunes Vénézuéliennes, et cela ne manque pas de nuire à la concentration de Gilbert qui, dans les milieux ornithologiques, n'a pourtant pas la réputation d'être distrait. Il remarque malgré tout qu'il n'y a pas de beurre d'arachide dans les épiceries!

        Sur la côte, il se concentre surtout sur le Pélican brun, la Frégate superbe, le Cormoran vigua et l'Urubu noir, présents en grand nombre. Aux environs de Puerto Colombia, Gilbert et Sylvie se familiarisent déjà avec quelques-unes des espèces qu'ils reverront le plus souvent au cours de ce voyage : Tyran quiquivi (qu'il ne faut pas confondre avec le Tyran pitangua dont le bec est beaucoup plus gros), Tyran mélancolique, Moqueur des savanes (un Moqueur polyglotte délavé), Colombe rousse, Pic à couronne rouge et Sucrier à ventre jaune. Quelques «lifers» font bientôt leur apparition sur la liste : le Cassique huppé, le Quiscale merle (qui ressemble beaucoup à son cousin bronzé, en plus petit, et qu'on voit dans tous les endroits habités) et le Todirostre familier.

        Le lendemain, 24 février, Gilbert se lève tôt pour observer les oiseaux autour de l'hôtel. Il voit une Colombe écaillée avec une troupe de Sporophiles cici, tandis qu'un Tangara à bec d'argent prend son repas dans un arbre en fleurs. Après un copieux déjeuner arrosé d'un café à la hauteur de la réputation de ce pays producteur, et pour éviter la cohue qui a envahi Puerto Colombia, Gilbert et Sylvie décident de se rendre sur une petite plage isolée; en passant près du cimetière, ils remarquent que l'endroit semble recéler bon nombre d'espèces : le Caracara à tête jaune (petit faucon commun dans les milieux secs), la Conure de Wagler, un couple de Conures cuivrées (membres de la famille des perroquets), un couple de Tamatias à gorge rousse (ressemblant vaguement à des martins-pêcheurs), deux Colibris de Buffon, un Oriole à tête d'or et un Pic de Malherbe (une femelle qui ressemble à s'y méprendre au mâle du Pic ouentou). Plus loin, dans le sentier qui mène à la plage, on peut voir des espèces qui vivent dans les buissons xérophytes : un couple de Gobemoucherons tropicaux, un couple de Grisins de Cayenne, le Todirostre à ventre perle et même un Grimpar talapiot (l'un des plus faciles à identifier avec son bec droit et sa face pâle). Les grimpars sont un groupe d'oiseaux tropicaux qui ressemblent à d'énormes grimpereaux (mais d'une famille différente) et qui posent de nombreux problèmes d'identification, bien que certaines espèces semblent avoir un habitat bien défini. Au retour de la plage, on remarque plusieurs espèces de tangaras près d'un jardin. Il y a des postes d'alimentation bien pourvus en fruits. Dans ces contrées, la recette la plus employée pour attirer les oiseaux, c'est un régime de bananes! À ces endroits, on peut voir les Tangaras à épaulettes blanches, à galons blancs, glauque, évêque et des palmiers; les mâles vivement colorés sont souvent accompagnés de leurs femelles, tantôt ternes, tantôt d'un roux riche. S'ajoute à la liste un Saltator gros bec et plusieurs Cassiques huppés dont les yeux sont d'un bleu azur contrastant avec leur plumage foncé. En soirée, le passage d'un Ermite anthophile ravit Gilbert qui ne peut s'empêcher de noter un autre « lifer ».

        Gilbert et Sylvie continuent leurs observations pendant deux autres jours, ajoutant notamment à leur liste le Milan bleuâtre perché au sommet d'un arbre mort, les ailes rousses bien en évidence, un Martin-pêcheur vert au bord de la petite rivière du village, le Merle à lunettes, cet incorrigible intellectuel, le Cassique cul-jaune aux couleurs vives et le fameux Vacher géant que Gilbert désirait voir depuis longtemps.

        Le 27 février, les Artigau débarquent enfin après avoir parcouru à leur tour l'inoubliable trajet à travers la cordillère. À peine arrivés à l'hôtel, ils découvrent eux aussi la Colombe écaillée, le Sucrier à ventre jaune, le Colibri de Buffon, le Sporophile cici, un petit granivore, et le Troglodyte austral, que certains auteurs considèrent comme une sous-espèce de notre Troglodyte familier.

        Le lendemain matin, les quatre complices se font déposer en taxi dans les montagnes du parc Henri-Pittier, puis ils retournent à pied vers Puerto Colombia en passant par le joli village colonial de Choroní. Cette petite excursion leur permet de faire un peu la connaissance de la forêt humide et d'observer bon nombre d'espèces intéressantes : Buse à gros bec commune en forêt, et sa parente la Petite Buse, Piaye écureuil, Tyran audacieux, Moucherolle noir (version foncée de notre Moucherolle phébi), Colibri jacobin et sa cousine l'Ariane de Linné, Manakin filifère, Batara rayé, Troglodyte à face pâle, sans oublier le Viréo aux yeux rouges qui est venu lui aussi passer l'hiver sous les tropiques. Sur la rivière qui descend de la cordillère, on a tout juste le temps de cocher le Martin-pêcheur bicolore, au plumage vert et brun.

        Après cette promenade aussi productive que salutaire, Sylvie reprend de plus belle sa chasse au beurre d'arachide, cette fois avec la complicité d'Anne qui n'attendait que cette occasion pour mettre en pratique ses connaissances de la langue espagnole. Malheureusement leurs recherches restent encore vaines...

        Le 1er mars, le groupe quitte définitivement Puerto Colombia en taxi en direction de Rancho Grande. Cette fois-ci, certains estomacs semblent très mal supporter le vertigineux trajet à travers la cordillera de la Costa. Le groupe a donc l'occasion d'admirer le paysage quelques minutes, le temps d'un arrêt d'urgence réclamé par Sylvie.

        De passage à El Limón, elle et Anne ne manquent pas de faire (encore!) le tour des épiceries pour vérifier s'il n'y aurait pas par hasard du beurre d'arachide; comble de malchance, cette précieuse denrée semble totalement inconnue dans la région!

Rancho Grande
        Rancho Grande est une énorme bâtisse construite pendant les années 1930 sous les ordres du dictateur Juan Vicente Gómez. À la mort de celui-ci, le chantier fut tout simplement abandonné. Aujourd'hui, il y règne une ambiance tout à fait surréaliste : la construction, située en pleine jungle, n'est toujours pas achevée et l'endroit semble éternellement plongé dans la brume. On raconte aussi que la nuit, des fantômes se promènent dans les couloirs, bien que les publications officielles restent muettes sur ce point… Bien que nos voyageurs n'aient pas eu l'occasion de vérifier ces rumeurs, les revenants s'intéresseraient même à certains objets appartenant aux touristes!

        L'étage supérieur de Rancho Grande est occupé par la station biologique de la Universidad central de Venezuela, qui effectue divers travaux de recherche et d'enseignement sur le milieu naturel. Au mois d'octobre, la station a un projet de baguage pour laquelle elle fait appel à des bénévoles : on installe des filets à deux pas de là, au col de Portachuelo (1136 m), qui est un point de passage important pour les oiseaux migrateurs en provenance d'Amérique du Nord. Bien entendu, pour le bénévole, c'est aussi l'occasion de voir de très près bon nombre d'espèces indigènes.

        Le touriste de passage peut louer une chambre à Rancho Grande et se servir de la très modeste cuisine commune, mais aucun repas n'est fourni. Il pourra soit accepter de loger sur place dans des conditions tout à fait rudimentaires (on ne fournit pas de draps), soit trouver une chambre un peu plus luxueuse à Maracay et faire la navette. Quelle que soit la stratégie adoptée, le jeu en vaut la chandelle parce qu'il s'agit de toute évidence d'un site ornithologique exceptionnel.

        Ici comme à Puerto Colombia, ce sont les fruits et non les graines qui servent à attirer les oiseaux. À elle seule, la mangeoire de Rancho Grande vaut largement le détour. Jean-Pierre affirme même que c'est l'une des meilleures au monde! Le visiteur qui hésite à s'aventurer dans la jungle peut y observer sans se fatiguer des dizaines d'espèces multicolores. Il n'est pas rare de voir simultanément quatre ou cinq espèces venues se gaver de bananes, d'oranges, de mangues ou de melon. Nos quatre voyageurs ne tardent pas à ajouter à leur liste le Brillant à front violet (un colibri) le Toucanet à bec sillonné, le Pic à couronne rouge, le Guit-guit émeraude et le Sucrier à ventre jaune. De temps en temps, une troupe de Cassiques roussâtres (gros oiseaux de la famille des Ictéridés) envahissent les lieux et en chassent momentanément les autres oiseaux plus petits. Le Sylphe à queue d'azur, un colibri à longue queue, adopte même volontiers le doigt de l'observateur comme perchoir pour s'abreuver plus commodément de son nectar favori!

        Le groupe des tangaras (Thraupidae) est représenté par un grand nombre d'espèces merveilleusement colorées et aux noms évocateurs : Tangara évêque, Tangara des palmiers, Tangara à nuque jaune, Tangara à galons blancs, Tangara des buissons, Tangara bifascié, Organiste à ventre orange, Calliste doré, Calliste tiqueté, Calliste à callote noire, Calliste rouverdin, Tersine hirondelle. Dans la jungle avoisinante, on découvre certaines espèces moins habituées aux mangeoires : Tamatia à moustaches, Merle leucomèle, Hirondelle bleu et blanc (proche cousine de notre Hirondelle bicolore), Paruline ardoisée et Saltator des grands-bois.

        Le lendemain, une petite excursion sur les sentiers des environs, en direction du col de Portachuelo et le long de la route permet au groupe de voir de plus près l'intérieur de la forêt humide, d'admirer toutes sortes de plantes aux formes étranges ainsi que des arbres géants bizarrement appelés niños (enfants). Au retour, on en profite aussi pour observer les oiseaux et cocher la Pione à bec rouge (un perroquet), le Colibri jacobin, le Tyranneau marbré et le Merle à col blanc. Juste avant le départ pour Palmichal, en attendant l'autobus, on a encore le temps d'observer la Paruline à joues noires (très semblable à la Paruline à collier), le Tangara à tête fauve et le Tangara bifascié ainsi que deux migratrices connues dans les pays plus nordiques, la Paruline azurée et la Paruline flamboyante.

Liste exhaustive des observations - secteur Rancho Grande


NOTA : Si vous voulez en savoir plus sur les richesses ornithologiques du Venezuela, et surtout si vous voulez connaître les raisons pour lesquelles on cherche du beurre d'arachide avec tant de zèle, il faut lire la deuxième partie, la station de recherche de Palmichal. Un troisième article traite du parc national de Morrocoy (Chichiriviche). Des extraits ont aussi paru dans la revue Ornitaouais, juin 2001, publiée par le Club des ornithologues de l'Outaouais (COO). Des renseignements supplémentaires sur l'hébergement, les transports et les prix qu'il faut s'attendre à payer sont aussi disponibles pour ceux qui ont l'intention de se rendre observer les oiseaux dans ce magnifique pays sous Informations utiles pour voyager au Venezuela

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